Floris Generica - Eduardo Catalano                               Buenos Aires, Argentina


  
Hommage à André Ruffiot
Christiane Joubert

C’est avec beaucoup d’émotion  que notre  communauté scientifique rend hommage  à la disparition de notre collègue et ami très cher André Ruffiot. C’était un créateur, un découvreur. Il a introduit un nouveau paradigme dans la clinique psychanalytique : psychanalyser la famille. Il a proposé en résonance avec les travaux des groupalistes,  en particulier  René Kaës, le concept d’Appareil Psychique Familial, dont émerge l’Appareil Psychique Individuel. A. Ruffiot a développé l'idée que le sujet advient à partir du creuset de son groupe primaire qu'est la famille. “ L'APG familial est la matrice de tout appareil psychique groupal ». Notre psyché individuelle a donc une part groupale-familiale qui permet l’articulation avec le groupe, le couple. C’est parce qu'il est issu du groupe famille, que le sujet a, au cours de sa vie, la capacité de créer une nouvelle famille et de s'affilier à différents groupes. « On est tissus avant d’être issu », écrivait-il.

Puis A. Ruffiot propose de regarder la relation  entre l'APF groupal et l'appareil psychique primitif du nouveau-né, la psyché primaire. Il  a suivi l'idée de certains auteurs ayant exploré la psyché primaire, l’idée de  l'existence d'une psyché pure avant son ancrage corporel. De cette psyché primaire mal délimitée, mal individuée, (ce  vécu  primitif qui persistera chez chacun à l'état de refoulé) ,restera un aspect d'ouverture à l'autre, attitude  ultérieure  du psychisme à la participation au groupe. « L'individuel c'est le corporel, le groupal est d'essence psychique » dira A. Ruffiot. Ce moi psychique primaire peut être considéré comme un psychisme ouvert sur l'autre. Le moi psychique en tant que psyché pure est par essence groupal collectif.

  • L’APF porte en lui les caractères du moi primaire :
  • L'appareil psychique familial est un appareil fait de psyché pure.
  • Son fonctionnement est de type onirique.
  • Il est le cadre indifférencié, le moi non-moi qui permet à chaque membre, dans une évolution normale, de réaliser une intégration somato-psychique, de se structurer un moi individuel différencié, à partir d'un auto-érotisme suffisamment développé.
  • Il résulte de la fusion des moi psychiques primaires individuels.

A. Ruffiot  a proposé un  cadre psychanalytique pour écouter la souffrance familiale : une cure type familiale. Il a ouvert la voie pour travailler avec de nouveaux dispositifs de soin, et introduit de nouveaux concepts dans la psychanalyse contemporaine : outre la « psyché pure » de l’Appareil Psychique Familial, il a théorisé l’imago des parents combinés, figée et mortifère au sein de la famille, à la suite de M. Klein, le fantasme de mort collective dans les familles en grande souffrance, en s’appuyant sur les travaux de J. Bergeret(1981), autour de la violence fondamentale. Ce qui fait écho aux travaux de J. P. Caillot et G. Decherf (1989), à propos de la position narcissique paradoxale et de leur célèbre phrase : Vivre ensemble nous tue, nous séparer est  mortel».

Il a également  montré l’importance du holding onirique familial. Suite à J. Guillaumin(1979), qui souligne l'aptitude du rêve à servir  de médiateur ,de zone privilégiée de rencontre interpersonnelle au niveau inconscient, le rêve comme lieu primordial de la communication inconsciente, A. Ruffiot  parlera de holding  onirique familial, proposant l’utilisation du rêve comme mode de communication et d’échange, dans un creuset groupal familial en interfantasmatisation ; il s’est aussi appuyé sur les travaux de Didier Anzieu( 1976).

Il cite alors le récit que fait D’Anzieu (1976), à titre de métaphore,  de la façon dont les esquimaux traitent leurs songes au cours de la longue nuit boréale ou "l'ensemble des songes d'une nuit dans un même igloo est considéré comme un seul discours tenu par la collectivité à travers chacun de ses membres. Le thérapeute familial dit A. Ruffiot se sent à la fois igloo contenant, l'esquimau à l'écoute du rêve familial...l'étranger aussi. La polyphonie du rêve de René Kaës(2003) continue à explorer ces pistes actuellement.

En s’appuyant sur la théorie de l’originaire  de P. Aulagnier,(1975),il montre que dans le couple   il est question « d’inscrire deux corps dans une psyché unique » et considère la crise du couple comme un désamour. Selon lui, le couple est une foule à deux.

Ouvert à la collaboration et à la confrontation des idées, il a travaillé avec de nombreux psychanalystes contemporains J. P. Caillot,  G. Decherf, A. Eiguer, E. Granjon, R. Kaës, C. Pigott, I.Berenstein, J. Puget, S. Decobert, D. Anzieu, P.C. Racamier, pour n’en citer que quelques-uns. Son œuvre est traduite en plusieurs langues, en particulier en espagnol, témoin de la résonance de ces travaux avec les conceptions des psychanalystes Argentins.

Grand innovateur, psychanalyste dans la bienveillance et le respect de l’autre, il était profondément humain. Il a été parmi les fondateurs de l’Institut de thérapie familiale et groupale et de la S.F.T.F.P. (Société Française de Thérapie Familiale Psychanalytique) en 1995, sociétés nationales qui ont initié le partage et la diffusion de la clinique et des concepts de la thérapie familiale psychanalytique. Son travail clinique de pionnier au CMPP de l’Académie de Grenoble, à l'IREC (Institut de Recherche sur l’Enfant et le Couple) et à la clinique Georges Dumas,à Grenoble ,a ouvert la voie à un champ clinique immense, chemin que nous  avons partagé avec lui, car sa clinique était aussi un lieu et un moyen de transmission et de formation. Il nous a appris à travailler ensemble et à échanger : initiateur du travail sur la co-thérapie, il nous a fait expérimenter l’importance du « portage » à plusieurs, et du travail sur l’intertransfert que René Kaës a beaucoup développé dans ses travaux. L’ADSPF,( Association pour le Développement du Soin Psychanalytique Familial),à Lyon s’est inspiré de sa théorisation  et la méthode d'intervision en est issue.

 Autour de lui s’était constitué le séminaire du Lundi soir où il nous accueillait dans la convivialité et l’ouverture aux idées pour travailler autour de la recherche clinique en Thérapie Familiale Psychanalytique. Au milieu d’une activité débordante, il avait toujours trois minutes à consacrer au téléphone quand nous l’appelions et se rendait disponible pour nous recevoir. Ses dispositifs en grands groupes offerts aux étudiants à l’Université font partie de  notre histoire en France : ils ont eu un indéniable effet de diffusion des idées, et d'initiation à des dispositifs originaux de formation. Les formations à l'ADSPF à Lyon  s'en sont partiellement inspirées, mais il avait, avant nous, déjà pensé à des modalités de transmission et de formation en lien avec l’Université, qu’il avait mises en place dès le début des années 1980. La construction d’un DU (Diplôme Universitaire : Approche Psychanalytique et Groupale de la Famille) à Lyon 2, à l’Institut de Psychologie, en est la continuation. C’est en lui adressant un très grand merci que nous continuons ensemble dans notre communauté scientifique à développer et à contribuer à l’essor de la Thérapie Familiale Psychanalytique.

Ce texte est inspiré de l’hommage fait en France par André-Fustier,  Aubertel F. .Durand J., Joubert Ch., dans le Lien, journal interne de la SFTFP.

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RUFFIOT André (2000), avec BLANCHARD Anne-Marie, ZUILI Nadine, DECHERF Gérard, « Merci à Didier ANZIEU », Le divan familial, 156, 4