Floris Generica - Eduardo Catalano                               Buenos Aires, Argentina


  
Groupe Interne (René Kaës)
Jean Pierre Vidal

Pour R. Kaës, le groupe ne saurait être d’abord que dedans. Celui-ci serait un modèle de l’organisation et du fonctionnement intrapsychique. En ce sens, il serait une forme et un processus de la psyché individuelle.

Toutefois, le groupe interne, avant de se décliner au pluriel et de décrire des formations et des processus intrapsychiques, désigne l’inconscient comme groupe interne originaire. Cette notion s’articule avec la conception freudienne de l’Inconscient défini comme «groupe de pensées clivées» ; celui-ci constituerait un lieu et une organisation spécifique de l’appareil psychique. L’inconscient serait structuré comme un groupe.

Le concept de groupe interne décrit désormais des formations et des processus intrapsychiques et spécifie le concept de groupalité psychique dont il n’est pas dissociable. Les groupes internes sont des formes de la groupalité psychique ; ce sont des structures intrapsychiques fondamentales, un déjà là, une organisation originaire de la matière psychique actualisée par l’épigénèse et des organisateurs psychiques inconscients du lien intersubjectif de groupe.

 

On trouve chez R. Kaës, au fil des années et des textes (de 1975 à 2006), les dénominations ou expressions suivantes : “groupes internes (au pluriel), “groupe interne” (opposé à groupe externe), “groupe du dedans” (opposé à groupe du dehors), “groupe endopsychique”, “groupe psychique interne”, “groupalité intra-psychique”, “groupalité psychique”, “groupalité interne”, “dimension groupale du psychisme”, “formations groupales du psychisme”, …

Ses premières recherches ont porté sur l’objet-groupe en tant qu’il est un objet d’investissement pulsionnel et de représentations. Ainsi a-t-il été conduit à identifier les schèmes organisateurs qui ordonnent les représentations du groupe :“je les ai d’abord nommés «groupes du dedans», puis groupes internes, et j’ai décrit sept principaux groupes internes en montrant leur rôle d’organisateur psychique inconscient dans la construction de ces représentations. Ce sont : l’image du corps, les fantasmes originaires, les systèmes des relations d’objet, le réseau des identifications, les complexes œdipiens et fraternels, les imagos, l’image de l’appareil psychique.” (2005, p. 10)

Puis, R. Kaës a avancé l’hypothèse que “les groupes internes ne jouent pas seulement un rôle organisateur dans les représentations de l’objet-groupe. Ils jouent aussi un rôle décisif dans l’organisation du processus groupal lui-même.” (2005, p. 11)

“De 1975 à 1985, dit-il, j’ai repris la notion de groupe interne en lui donnant une portée plus générale, précisée par le concept de groupalité psychique. J’entends par ce concept davantage que l’ensemble des groupes internes.” (2000, p. 179)

 

Désormais, on ne peut dissocier ces deux concepts tant il est vrai qu’ils “travaillent deux propositions articulées l’une à l’autre : le concept de groupalité psychique décrit une organisation et un fonctionnement spécifiques de la psyché ; la psyché est structurellement organisée comme un groupe. Le concept de groupe interne traite des formes de la groupalité psychique et les processus de leur transformation en tant qu’organisateurs psychiques inconscients du lien intersubjectif de groupe. Ces deux concepts occupent une place centrale dans le modèle de l’appareil psychique groupal ; ils sont au principe de l’agencement groupal des psychés.” (1999, pp. 112-113)

 

Depuis 1966, R. Kaës n’a cessé de reprendre, d’élargir l’extension de cette notion de groupalité psychique (dont l’idée s’impose à lui, au début, comme une intuition et une hypothèse de travail) et d’en approfondir le concept. Parti de l’intuition de D. Lagache écrivant que «la vie intérieure est à bien des égards un chapitre de la dynamique des groupes.» (1960, p. 53) et développant la formule de J.-B. Pontalis (1963) selon laquelle la psychanalyse doit s’étendre à «ce qui en chacun de nous est groupalité», R. Kaës s’est donné pour tâche de préciser en quoi cette formule pouvait consister. Ainsi, le concept de groupalité psychique est-il devenu “un élément central de la théorie psychanalytique du groupe que j’essaie de construire. Je l’ai élaboré en tentant de lui donner une pertinence dans le champ intrapsychique et dans le champ intersubjectif.” (1993, p. 127) “La proposition de D. Anzieu (1966) : « le groupe est une topique projetée » a pour corrélat strictement freudien que la topique est une groupalité endopsychique, ce que j’ai soutenu dès 1970, en y intégrant les points de vue de la structure et de la dynamique.” (1981, p. 31)

Au fil du temps, il s’agira aussi pour lui de préciser l’originalité de sa conception et de son apport théorique - qu’il revendique dans le droit fil des perspectives ouvertes par S. Freud, lequel, dès l’Esquisse, dès la première topique, “conçoit l’appareil psychique comme un système de relations entre des entités, des fonctions et des mécanismes, engendrant des tensions et des régulations” (1981, p. 31). Il revendique d’avoir accordé une particulière attention aux formulations freudiennes concernant la représentation de la psyché comme groupe et comme activité de groupement/dégroupement.

 

Il était donc important pour R. Kaës de préciser ce qui distingue son point de vue de ceux de E. Pichon-Rivière ou de D. Politani qui, approximativement à la même époque, emploient les mêmes expressions.

“L’intuition, ou quelquefois même la notion théorique de la groupalité psychique a parcouru plusieurs recherches fondamentales de la psychanalyse, à partir de voies différentes. Toutefois, aucune de ces recherches n’a établi et développé les fondements d’une telle hypothèse, n’a entrepris d’en tirer toutes les conséquences.” (1981, p. 33)

R. Kaës précise que lorsque il a commencé à travailler sur les «groupes du dedans», il a pensé ces groupes dans des termes assez proches de ceux que proposaient, dans un autre contexte théorico-clinique, Pichon-Rivière et Napolitani. “Sans avoir eu connaissance de nos travaux respectifs, nous parlions tous les trois de groupes internes comme des schèmes de relations d’objets intériorisés et «réactivés» dans le processus groupal.” (2005, p. 12)

“Dans le mouvement de l’œuvre de Pichon-Rivière, comme dans la logique de mes propres recherches, la nécessité du concept de groupe interne se sera imposée pour rendre compte de la questionnante articulation entre l’intrapsychique et l’interpsychique, entre le subjectif et l’intersubjectif.” (1994, p. 186)

“Ce que Pichon-Rivière appelle monde interne ou groupe interne est la reconstitution intrasystémique de la trame relationnelle, par intériorisation du système des rapports intersubjectifs et sociaux dont émerge le sujet, un sujet autant social que psychique. Nous avons ceci en commun : les groupes internes sont des modèles internes qui orientent l’action vers les autres dans les rapports intersubjectifs.” (2005, p. 12)

 

La conception du groupe interne chez Napolitani (1987) n’est pas très éloignée de celle de Pichon-Rivière. Ainsi, “le groupe interne se forme par l’internalisation, à travers les processus identificatoires, de l’ensemble des relations auxquelles l’individu a participé dès sa naissance, notamment par l’introjection des objets et des imagos constituées dans le groupe familial et des valeurs qui prévalent à l’intérieur de la famille. ” (2005, p. 12)

Mais, si ces conceptions sont en partie superposables, au-delà de la similitude des termes employés il existe pour R. Kaës de profondes différences entre leurs représentations des groupes internes et les siennes. “Nos propositions respectives fonctionnent dans des problématiques distinctes et nos concepts produisent des effets de travail différents.” (1994, p. 186)

Ainsi, leurs conceptions des groupes internes, largement inspirées par une problématique psychosociale, ne prennent pas en compte leurs genèses endopsychiques. Pour R. Kaës, les groupes internes intrapsychiques ne sauraient se réduire à “un effet psychosocial intériorisé”.

En effet, d’une part, “mon point de vue est que les groupes internes ne sont pas seulement «réactivés» dans le processus groupal : ils en sont, plus fondamentalement, les principes organisateurs inconscients” (2005, p. 13).

D’autre part, et c’est là que réside la différence fondamentale, “ces groupes ne sont pas tous le résultat d’une internalisation d’expériences relationnelles, d’une intériorisation de relations d’objets et d’une organisation des identifications. Ils relèvent d’une organisation inhérente à la propriété de la matière psychique de s’associer et de s’organiser en groupe.” “La matière psychique tend à s’organiser structurellement selon un modèle de groupe.” (2005, p. 13) Dès lors, les groupes du dedans ne sont pas la simple projection anthropomorphique des groupes intersubjectifs, ni la pure introjection des objets et des relations intersubjectives. Dans la conception que propose R. Kaës, la groupalité psychique est d’abord une organisation fondamentale de la matière psychique[i] . (1993, p. 12)

 

Il s’en suit que l’inconscient serait un groupe interne originaire. Kaës avance alors la formule : “L’inconscient est structuré comme un groupe.”[ii] Ainsi, “les groupes internes sont régis par les principaux processus primaires : la condensation, le déplacement, la diffraction, la multiplication de l’élément identique, la permutation ou l’inversion. Ils sont au service de la mise en figurabilité des représentants pulsionnels, des représentations d’objet et du Moi.” (2005, p. 17)

Dès lors, on conviendra que R. Kaës soutient un point de vue bien différent de celui de Pichon-Rivière sur le mode de formation ou de production des groupes internes et sur leurs fonctions. “Pour ce qui me concerne, les groupes internes sont des formes de la groupalité psychique. Ils ne sont pas le produit exclusif de l’intériorisation ou de l’internalisation des processus intersubjectifs ou sociaux : les formes de la groupalité psychique sont données par la structure de la matière psychique. Ce sont, pour une part, des structures intrapsychiques fondamentales, premières ou primordiales, déjà-là. Selon cette perspective, la groupalité psychique est une organisation et un fonctionnement spécifique de la psyché, elle la caractérise d’emblée.” (1994. b, p. 185)

Certes, R. Kaës dit ne pas négliger les procès intersubjectifs de la formation et de la fonction de certains groupes internes. Mais, s’il est acceptable de concevoir “la construction d’un réseau intersubjectif internalisé, c’est-à-dire que des groupes internes soient formés par internalisation, “la thèse épigénétique a ici ma préférence, dans la mesure où elle accepte une efficience de l’internalisation à la condition de structures préalables”. Ces structures a priori, “s’activent et s’auto-organisent dans le mouvement même où elles sont sollicitées.” (1994. b, p. 185) Ce déjà là, en soi, comme prédisposition à associer et à dissocier, à combiner et à exclure, soutient du dedans la structuration des groupes internes, par étayage sur la réalité psychique du groupe . (2005, p. 28)

 

Si les objectifs de la «psychologie sociale» de Freud consistaient à inscrire celle-ci dans le champ plus large de l’investigation psychanalytique, ce projet ne pouvait s’envisager qu’à reconstituer à l’intérieur de la psyché du sujet, le réseau des relations intersubjectives s’ordonnant autour de celui-ci. (1999, p. 109) Et ce, parce que “pour la psychanalyse, le groupe ne saurait être d’abord que dedans…” (ibid., p. 126)

“… le groupe n’est intelligible comme forme remarquable du lien intersubjectif que s’il est conçu simultanément comme une organisation intrapsychique : les «groupes internes» en représentent la forme, la fonction et le processus dans l’espace de la réalité psychique de chaque sujet.”[iii] (2000, p. 179)

Enfin, les groupes internes fonctionnent comme des schèmes organisateurs des liens intersubjectifs. “Du fait de leurs propriétés scénariques et syntaxiques, les groupes internes accomplissent une fonction organisatrice dans l’appareillage des liens entre les psychés. Il en résulte un espace de réalité psychique commune et partagée. J’ai nommé la structure psychique qui gouverne cet accordage «appareil  psychique groupal»... En tant qu’appareil psychique, l’appareil psychique groupal accomplit un travail psychique spécifique : il lie, assemble, accorde entre elles des parts de la psyché individuelle mobilisées dans le processus de formation d’un groupe. Le résultat est un certain arrangement combinatoire des psychés, un appareillage qui constitue la réalité psychique de et dans le groupe.” (2005, p. 20)



Notes

[i] La groupalité psychique est le caractère général de la matière psychique d’associer, de délier, d’araser, de répéter, de former des ensembles dotés d’une loi de composition, de transformation. La groupalité psychique est sous l’effet des mouvements pulsionnels de vie et de mort, sous l’effet du refoulement ou de mécanismes de défense plus sévères : clivage, déni, rejet, etc. Autrement dit, la groupalité psychique possède une consistance comme formation et comme processus de l’inconscient.” (2005, p. 11-12)

[ii] Formule qu’il soutient dès la fin des années 60. « La clinique, autant que la lecture des textes de Freud, m’a confirmé dans l’intérêt de transformer la formule en hypothèse de travail.” (1994, p.185) “La première ébauche freudienne de la représentation de l’Inconscient est celle d’un groupe psychique clivé. (2005, p. 14)

[iii] Cf. L’Appareil psychique groupal, (1976), commentaires ajoutés par R. Kaës dans la 2ème édition, 2000, “à des propositions formulées il y a maintenant un peu plus d’une trentaine d’années”.

 

 
BIBLIOGRAPHIE

- Kaës. R. (1976): L’Appareil psychique groupal. Paris, Dunod. 1ère édition.

- Kaës. R. (1981): Qu’est-ce que la groupalité psychique? in Bulletin de la SFPG, journées d’étude des 10 et 11 janvier, pp. 29-34.

- Kaës. R. (1982): Identification multiple, personne conglomérat, Moi groupal. Aspects de la pensée freudienne sur les groupes internes. Bulletin de psychologie, n° spécial, Théorie psychanalytique du groupe, XXXVII, 363, pp. 587-593.

- Kaës. R. (1988): La Diffraction des groupes internes. Revue de Psychothérapie Psychanalytique de Groupe, n° 11, Psychodrames psychanalytiques, Toulouse, ÉRÈS, pp. 169-174.

- Kaës. R. (1993): Le Groupe et le sujet du groupe. Paris, Dunod.

- Kaës. R. (1994. a): La Parole et le lien. Paris, Dunod.

- Kaës. R. (1994. b): À propos du groupe interne, du groupe, du sujet, du lien et du porte-voix chez Pichon-Rivière. Revue de Psychothérapie Psychanalytique de Groupe, n° 23. Psychanalyse et psychologie sociale. Hommage à Enrique Pichon-Rivière. Toulouse, ÉRÈS, pp. 181-200.

- Kaës. R. (1999): Les Théories psychanalytiques du groupe. Paris, PUF, coll. Que sais-je? n°3458.

- Kaës. R. (2000): L’Appareil psychique groupal. Paris, Dunod, 2ème édition.

- Kaës. R. (2002): La Polyphonie du rêve. L’espace onirique commun et partagé. Paris, Dunod.

- Kaës. R. (2005): Groupes internes et groupalité psychique. Revue de Psychothérapie Psychanalytique de Groupe, n° 45, La Groupalité et le lien. Toulouse, ÉRÈS, pp. 11-30.

- Lagache. D. (1960): La psychologie et les sciences humaines, in Revue de l’enseignement supérieur, 1, 51-57.

- Laplanche. J. et Pontalis. J.-B. (1967): Vocabulaire de la psychanalyse. Paris, PUF.

- Napolitani. D. (1987): Individualità e gruppalità. Torino, Boringhieri.

- Pontalis. J.-B. (1963): Le petit groupe comme objet, in Après Freud, Paris, Julliard, 1965.