Floris Generica - Eduardo Catalano                               Buenos Aires, Argentina


  
La folie à deux: hypothèse-modèle d’un fonctionnement interpersonnel
Anna María Nicolò

La compréhension de la nature, des règles, des relations qui sous-tendent la folie à deux est un véritable défi en ce qu’elle implique un changement d’optique de la part de l’observateur qui, d’une conception intrapsychique du trouble et du fonctionnement de la psyché, entend se tourner vers une appréhension relationnelle et interpersonnelle.

La folie à deux s’inscrit parmi ces phénomènes, issus de l’influence étroite ou de la corrélation réciproque, qui s’instaurent entre les mondes internes des individus ou entre le monde interne de chacun et la réalité externe. Les premiers chercheurs se sont interrogés: la folie à deux est-elle une folie simultanée (Régis, 1880) qui se manifeste chez deux personnes et au sein de laquelle, à partir d’un moment donné, il est impossible de distinguer qui en est l’initiateur; ou ne s’agirait-il pas plutôt d’une folie imposée ou communiquée (Lasègue C., Falret J.P., 1873) par une personne à l’autre.

Freud dans la Métapsychologie (1915) écrit que «l’inconscient d’une personne peut réagir à l’inconscient d’une autre en éludant le conscient»1.

Dans les ouvrages Psychanalyse et télépathie (1921), Rêve et télépathie (1922) et Certaines adjonctions d’ensemble à l’interprétation des rêves (1925) Freud approfondit les relations entre le rêve et les phénomènes télépathiques et met en relation la possibilité de la transmission de la pensée avec la mise en acte de désirs inconscients: «Nous apprenons en effet que ce n’est pas une information quelconque, non pertinente, qui a été communiquée par voie inductive à une deuxième personne; il s’agit par contre d’un désir extraordinairement intense, qui entretient un rapport particulier avec la personne qui le nourrit et qui a réussi à se donner une expression consciente, encore que légèrement contrefaite, grâce à l’aide d’une deuxième personne, à l’imitation fidèle de la façon dont se rend perceptible, sur une plaque sensible à la lumière, la partie terminale et invisible du spectre, comme s’il s’agissait d’un appendice coloré» (Freud, 1921, p. 352). Selon Freud, l’intensité de l’affect communiqué, la nature et l’importance du lien entrent en jeu dans ce type de relations qui réussissent, en outre, à amplifier, comme sur une plaque sensible à la lumière, des aspects, des émotions, des conflits, des parties du soi qui seraient restées, sinon, silencieuses ou apparemment invisibles.

Dans un ouvrage de la même période, Psychologie des masses et analyses du Moi (1921), Freud approfondit les thèmes de la contagion psychique2.

Particulièrement intéressante apparaît l’explication du phénomène selon lequel le Moi de la personne contaminée perçoit une «analogie significative» avec l’autre Moi sous un aspect précis, comme par exemple un sentiment, et quand la situation pathogène se manifeste, il la propose de nouveau, spéculaire, au fil d’un parcours commun de formation du symptôme.

Freud cite ainsi deux autres éléments importants: 1) L’analogie significative avec l’autre Moi sur un aspect précis, comme par exemple un sentiment et 2) le partage d’un espace, d’un contexte commun qui entoure les personnes impliquées.

Ces quatre points 1) l’intensité de l’affect communiqué, 2) la nature du lien, 3) l’analogie significative avec un aspect du monde fantasmatique de l’autre, 4) le partage du contexte commun sont certains des aspects saillants du fonctionnement de la folie à deux et les trois premiers reviendront, sous diverses façons, dans la littérature successive3.

Dans le chapitre classique du livre de Searles (1965) «La tentative de faire devenir fou l’autre partenaire du rapport: une composante de l’étiologie et de la psychothérapie de la schizophrénie» le thème de l’induction de la folie est lié au fait d’ « … initier une forme quelconque d’interaction interpersonnelle susceptible de provoquer un conflit émotionnel chez l’autre partenaire, en d’autres termes, d’activer différents secteurs de sa personnalité en opposition entre eux » (p.245). Les motivations seraient liées à différents aspects. Avant tout, aux «désirs de psychose», autrement dit au désir agressif de faire perdre la raison à l’autre, analogue au sens de mort psychique, au désir de tuer, d’éliminer physiquement l’autre. Une autre motivation consisterait dans le «désir d’extérioriser, en s’en libérant de ce fait, la folie menaçante que l’on sent en soi-même», (p.254) ou encore «le désir de mettre un terme à une situation irrémédiablement conflictuelle et non résolue» (p.254); ou, enfin, la tentative d’instaurer une relation symbiotique, «le désir de trouver une âme sœur qui soulage un sens intolérable de solitude» (p.256). Cependant, sur le versant opposé, on trouve aussi le désir d’aider l’autre à se différencier et à penser qu’«aider l’autre à atteindre une intégration intrapersonnelle et interpersonnelle ou à s’autoréaliser est quelque peu l’essence même de la relation amoureuse».

Mais quand on parle d’induction, on ne se réfère pas seulement à ces phénomènes mais à quelque chose de plus complexe, comme on peut l’observer dans la folie à deux où sont peut-être en train d’agir des aspects différents.

En 1983, Meltzer reprend quelques unes de ses convictions exprimées dans certains de ses écrits de 1963, et affirme: «On ne peut plus soutenir que celle-ci s’inscrit uniquement dans le cadre de l’identification projective; nous devons envisager l’hypothèse qu’il y ait, à la base de es phénomènes, d’autres types d’identification narcissique comme l’identification adhésive et également la possibilité que la folie à deux peut être la manifestation d’une psychologie de groupe conforme aux postulats de Bion, selon lesquels le groupe est un groupe à deux».

Dans les situations de folie à deux, quand un membre réussit à se libérer des idées délirantes, l’autre devient plus manifestement malade. Meltzer va même jusqu’à affirmer: «j’envisage peu à peu la folie à deux comme deux structures de personnalités qui s’unissent pour former un type de structure particulière qu’il reste à définir».

En quoi consiste ce type de structure particulière et les modalités de sa formation sont les questions majeures qu’implique cette pathologie.

 

Existe-il une théorie des relations subjectuelles? 

Nous pourrions dire que, dès ses origines, la psychanalyse a tenté d’étudier les modifications induites, dans la réalité interne ou externe de l’autre, par les affects et les fantasmes d’omnipotence de la psyché du sujet; en d’autres termes, elle a tenté de rechercher s’il est possible de décrire les processus interpersonnels comme faisant également partie d’un mécanisme intrapsychique et vice-versa. Cependant, il reste de nombreux points obscurs.

Toutes les études et toutes les polémiques nées autour de l’utilisation aveugle de l’identification projective, de l’élargissement exagéré de ce concept ou, du côté constructif, de ce que l’on peut définir la conception interpersonnelle de l’identification projective, en sont un témoignage.Et d’ailleurs Bion lui-même, tout en réitérant l’utilité théorique de ce concept est allé jusqu’à affirmer que «[…] nous pourrions nous demander s’il n’y a pas une autre théorie susceptible d’expliquer ce que le patient fait à l’analyste, pour que celui-ci se sente comme il se sent» (Bion, 1974, p. 181); il me semble que le psychanalyste anglais met ainsi particulièrement l’accent sur l’agir comme élément concret plutôt que sur le projeter.

L’écart entre l’identification projective comme fantasme et la réponse de l’autre dans la réalité, susceptible de se révéler syntone, cohérent ou complémentaire avec les besoins réciproques que la relation satisfait, est donc resté un domaine encore inexploré, qui revêt selon moi une importance fondamentale, surtout pour comprendre de graves pathologies ou des niveaux primitifs du fonctionnement, là où le défaut de la représentation ouvre la voie aux communications concrètes et agies.

Pour comprendre au mieux ces phénomènes, la théorie des relations objectuelles, a représenté, à partir des années trente, un effort important et couronné de succès pour décrire «le mode de relation du sujet avec son monde, relation qui est le résultat complexe et total d’une certaine organisation de la personnalité, d’une appréhension plus ou moins fantasmatique des objets et de certains types privilégiés de défense» (Laplanche et Pontalis). Mais, comme à juste tire le remarquent ces auteurs et bien d’autres, parmi lesquels Kohon (p. 627), cette théorie traite de la relation du sujet avec SON PROPRE objet et non pas de la «relation entre le sujet et l’objet qui est une relation interpersonnelle» (Kohon). L’objet de la relation n’est pas seulement l’objet de la projection mais également «le terme d’un processus d’échange psychique et donc il est comme sujet autre, un autre sujet qui insiste et qui résiste en tant qu’autre» (Kaës, p. 27).

L’intérêt que revêt la folie à deux pour la recherche est la possibilité de clarifier les pathologies transpersonnelles qui se situent non pas tant, et non seulement, au niveau intrapsychique mais dans l’intégration entre deux ou plusieurs personnes.

J’avance l’hypothèse que l’élément pathologique est le lien, mais le problème qui se pose est «comment ce lien s’instaure-t-il? Comment devient-il progressivement claustrophobique et persécuteur au point d’enfermer les protagonistes dans un ‘cloître’ sado-masochiste et paranoïde ou gravement dépressif? Comment ce lien se dénoue-t-il, en admettant qu’il le puisse?»4.

 

La folie à deux: modèle de base pour le lien 

Si nous revenons à la métaphore de Freud de la plaque sensible à la lumière qui rend perceptible une extrémité invisible du spectre, nous pouvons supposer la mise en acte, dans certains contextes relationnels et réels, entre deux personnes en interaction, d’aspects que d’une part nous pourrions définir complémentaires et d’autre part comme se reflétant l’un l’autre. Comme si, réciproquement, une certaine longueur d’ondes (comme on dit banalement) faisait enter en résonance un aspect analogue au niveau de l’autre en générant ainsi un phénomène d’influence et d’amplification réciproque d’affects contenus ou de parties de soi, en dehors de cette expérience, silencieux ou cachés.

L’aspect important n’est pas tellement la complémentarité mais plutôt cette mise en lumière d’aspects nouveaux qui appartenaient depuis toujours à cette personne mais qui peut-être n’auraient jamais fait surface ou n’auraient jamais été mis en acte sans l’expérience de ce lien avec l’autre.

Dans un essai précédent (Nicolò, 1992), j’ai avancé l’hypothèse que «dans le rapport avec l’autre chacun peut mettre en acte une version du soi complémentaire qui peut aller, dans les situations extrêmes, jusqu’à bouleverser ce qui, jusqu’alors, était l’identité avec laquelle la personne avait cohabité ou qui était connue dans son entourage». Dans cet article, je formulais également d’autres hypothèses autour de «l’utilisation de l’autre dans la relation», entendues comme les possibilités disparates et multiples qui vont de l’effet de stabilisation de la personnalité ou de maintien de la cohésion du soi ou de définition d’identité face à des situations franchement pathologiques où, par contre, l’autre (qui cependant n’est jamais un récepteur passif) est utilisé, colonisé ou parasité afin que la souffrance, agie ou évacuée, trouve en lui un conteneur, mental ou somatique, capable de la répéter ou de la ré-élaborer.

En ce sens, la folie à deux peut représenter ainsi le modèle de base, pour autant qu’il se situe à la limite de la pathologie, d’un fonctionnement psychologique bipersonnel, en d’autres termes qui ne décrit pas uniquement les représentations dans la psyché de l’individu, mais plutôt le lien en tant qu’élément central. Un lien, dans ce cas, capable d’activer et d’induire des aspects novateurs chez chaque individu, produits ainsi par l’interaction réciproque et par le rapport avec le contexte. Et l’idée de l’apparition subite de ces nouveaux aspects nous semble beaucoup plus acceptable si, au lieu de concevoir le soi du sujet comme une structure unique et immuable, nous tentons de saisir la complexité de son organisation, les nombreuses personnalités qui nous constituent, chacune desquelles représentant un aspect de notre sentiment d’identité.

Le déclenchement de cette opération est rigoureusement subordonné à l’existence d’un contexte au sein duquel ce type d’interaction se manifeste. Dans ces situations, on décrit en effet une situation de suspension subite des coordonnées spatio-temporelles qui liaient les personnages à leurs points de référence, d’où la création d’un contexte qui présente de nouvelles caractéristiques et donne aux rencontres de nouvelles significations. Une dimension de clandestinité est typique en outre de ce genre de contextes et délimite la frontière rigide entre les personnes qui stipulent le pacte inconscient et les autres, les étrangers, qui sont toujours exclus et ressentis comme menaçants.

Ainsi le contexte est fondamental non seulement pour ce qui concerne la détermination des règles de la relation, mais surtout pour conférer une signification aux évènements et aux paroles ou à tous les processus mentaux (Bateson, 1979).

La contextualité, comme rappelle Modell, permet à certains faits d’être sélectionnés et vus comme réellement existants dès lors qu’ils sont compréhensibles au sein d’un contexte contraignant.

 

Cas clinique: Maria et Roberto 

Je vais illustrer maintenant un cas clinique qui me semble paradigmatique.

Je reçois un coup de téléphone d’une dame d’âge mûr, envoyée par un collègue pour suivre une thérapie de couple. La dame expose, tant lors du coup de téléphone qu’au cours de la première séance de consultation, la raison pour laquelle elle demande un traitement: convaincre son mari qu’elle ne le trompe pas.

Tous deux élégants; ils sont mariés et sans enfants.

Maria est femme au foyer et elle consacre tout son temps aux travaux ménagers; cependant son aspect est celui d’une femme séduisante, d’un niveau culturel moyen.

Roberto est un cadre supérieur qui consacre beaucoup de temps à son travail; c’est vraiment un bel homme, malgré un air quelque peu triste et las.

Maria affirme d’entrée de jeu l’estime et la confiance qu’elle nourrit à l’égard de son mari, de ses capacités professionnelles. Elle se sent aimée et comprise. Leur mariage a toujours bien marché, même s’il n’y a pas eu d’enfants. Elle a fait tous les examens nécessaires pour comprendre la raison de sa stérilité mais en vain. Il aurait pu les faire lui aussi mais il s’y est refusé. Elle le comprend parce que pour un homme ces examens sont humiliants.

Elle se souvient de son père qui tenait tellement à sa virilité.

Roberto rappelle qu’ensemble ils étaient convenus qu’en définitive avoir des enfants n’était pas important. Il est d’accord avec sa femme pour ce qui concerne leur mariage qui dure désormais depuis presque vingt ans et il affirme qu’il est venu à la consultation pour faire plaisir à sa femme avec laquelle il a passé des années importantes.

La thérapeute leur demande ce qui les avait amenés à la consultation et à cette question tous deux interviennent. Ils reconnaissent que la thérapie pourrait peut-être les aider dans la mesure où elle réussira peut-être à identifier les stratégies capables de résoudre leur problème.

A ce point, invitée à préciser sa pensée, Maria déclare qu’elle voudrait vraiment rassurer Roberto et décrit une série d’épisodes. Elle va jusqu’à dire qu’elle se sent flattée de l’amour que Roberto lui manifeste, même si parfois elle en ressent un certain embarras. Sous le regard toujours plus surpris de la thérapeute, elle raconte que Roberto répand du talc dans le couloir jusqu’à l’entrée de l’appartement pour découvrir si elle sort. Il lie avec des fils très fins les poignées des portes : si on ouvre la porte, les fils se cassent. La séance atteint son point culminant. «D’habitude, tous les mercredi – explique Maria – passe un commis qui porte six œufs. Pour l’occasion, Roberto est toujours présent pour prendre les œufs. Mais la semaine dernière, précisément la semaine dernière, un problème a surgi». A ce point, une violente dispute éclate. Roberto affirme que le mercredi il y avait encore six œufs, tandis que, lui, le jour d’avant il en avait mangé deux. Comment se fait-il qu’il y avait encore tous les œufs ? Maria certainement les avait remplacés et le commis était venu les porter quand il n’était pas là. Alors il y avait une liaison entre sa femme et le commis. A ce point, Roberto sort le revolver qu’il porte dans sa poche. Maria n’a pas l’air particulièrement effrayé et elle commente que son mari «est pire qu’un Sicilien».

Malheureusement, les tentatives de la thérapeute pour montrer que les réactions de Roberto sont pour le moins exagérées et qu’il ne s’agit peut-être pas de simple jalousie restent vaines.

Les époux ont l’air scandalisé à l’idée d’autres hypothèses.

Au cours des séances suivantes, on découvrira également les manœuvres sournoises que pratique Maria pour éveiller la jalousie de son mari et comment sa vie est fortement centrée sur le souci de suivre les rites que celui-ci lui impose. On découvre également que la dépression qui l’avait frappée des années auparavant, et avait même nécessité son hospitalisation, avait depuis quelques années disparu. Une dépression très grave l’avait conduite des années auparavant au bord du suicide car elle se sentait humiliée et persécutée par sa sœur qu’elle considérait plus douée et plus belle qu’elle.

Des structures de fonctionnement comme celles mises en acte dans ce couple sont souvent particulièrement utiles pour maîtriser des pathologies qui, sinon, menaceraient non seulement la santé mentale mais même physique de la personne.

L’incapacité de Maria de se rendre compte de la pathologie manifestée par son mari - son délire de jalousie - n’était qu’un signal d’alarme superficiel qui dissimulait par contre la mise en acte qu’elle opérait de la pathologie de son mari. Tous deux semblaient partager un noyau délirant. Maria vis-à-vis de sa sœur et, par la suite, Roberto envers les amants supposés de sa femme.

Le lien qui les unissait, organisé sur le contrôle réciproque et sur l’exclusion du tiers vécu comme persécuteur, se révélait en définitive claustrophobique, mais c’était la seule façon de survivre étant donné qu’il maîtrisait la menace de la mort psychique ou physique. Se tuer ou tuer l’autre pesait de façon alarmante sur la psyché de chacun et était ainsi contrôlé et externalisé dans le couple.

Cet aspect se révèle particulièrement problématique et difficile à traiter en thérapie dès lors que la solution de ce lien s’avère difficile et peut parfois produire des décompensations chez l’un des deux que le processus thérapeutique tente de contenir, parfois en vain.

Il serait de même très difficile d’intervenir individuellement sur chacun d’eux étant donné que c’est le lien qui est l’élément en cause. Dans l’espace de couple, la pathologie de chacun est clivée et externalisée, l’autre étant complice de cette opération.

L’autre aspect important est certainement le fait que le trouble se révèle égosymptonique pour tous deux. Les partenaires ne sont pas conscients de la nature pathologique délirante du problème justement parce que ce sont eux-mêmes qui contribuent à le former.

Pour la même raison, ils partagent le besoin de contrôle et de domination sur l’autre qui n’est que le succédané du besoin de se sentir acceptés, reconnus et aimés, du besoin d’appartenir à une famille. Un autre aspect est l’instigation chez l’autre de la pathologie, comme c’est le cas quand, lors d’un examen approfondi, sont mises en évidence les manœuvres subtiles, quasi imperceptibles, par lesquelles Maria stimule la pathologie chez Roberto. Il s’agit donc d’une pathologie qui ne peut trouver son expression que dans un autre et qui est en outre concrétisée dans des mises en acte qui perdent leur caractère potentiellement symbolique. Comme il ressort de la séance, il sera très difficile et laborieux de leur donner une dimension fantasmatique.

Leur signification ‘autre’, si évidente dans la psyché du thérapeute, est absolument étrangère à la psyché de celui qui commet ces actes. Ce n’est que le concret qui devient alors le niveau sur lequel se déroule le fonctionnement relationnel.

 

Conclusions 

Ces pathologies ressemblent parfois à des dynamiques analogues aux dynamiques présentes dans les pathologies du double.

Des expériences de changement, de rupture ou de séparation peuvent enclencher l'activation des symptômes qui se manifestent dans la situation de folie à deux.

Des fantasmes archaïques et des menaces de mort du soi et d’annihilation se manifestent dans ce genre de situation dès lors que la rupture du lien est vécue comme la rupture du lien symbiotique qui avait, jusqu’alors, soutenu dans la vie le soi fragile.

En réalité, chacun ne pouvait exister et être satisfait sur le plan narcissique que quand l'autre était soumis, contrôlé, intrus et, finalement, parce qu’il n’avait pas une existence autonome. La jalousie pathologique avait pour but, et comme résultat, de reprendre possession de l'autre qui redevient, comme par le passé, privé d’autonomie ou de différentiation. Condition par ailleurs réciproque.

L'élément le plus important dans cette situation est le lien que ces personnes instaurent entre elles, élément nouveau, conjointement construit, capable de l’influencer réciproquement. Cet élément a son origine dans des aspects archaïques et il organise des éléments structurels.

Je pense que la folie à deux représente un modèle de paradigme comme type de fonctionnement dans les couplages fondamentaux. Au fond de chaque couple, il y a cet élément de lien qui n'est pas explicité, mais qui est capable de conditionner chaque membre du couple. Il s’agit en quelque sorte d’un fond relationnel, comme un scénario silencieux qui peut devenir évident à cause de la pathologie de l'un des membres qui habitent le lien.

 

Nombreux sont les auteurs qui se sont occupés de psychanalyse familiale et certains d’entre eux ont approfondi, à partir de divers points de vue, le concept de lien. Les théorisations de certains auteurs, Pichon Riviere, Berenstein, Eiguer, Kaës et Puget ont été particulièrement importantes pour moi et m’ont permis d’approfondir le concept de lien.

Peut-on définir «liens» ces relations réciproques et mutuelles, interdépendantes, qui s’instaurent entre les membres d’un couple et d’une famille et sont conjointement construites entre les membres, et deviennent ainsi un objet tiers qui les conditionne ? Je crois que ce terme nous permet de mieux décrire la nature bilatérale, ou multilatérale, de ces relations qui prévoient l’utilisation de l’autre non pas tant comme l’objet de la projection mais plutôt comme interagissant en tant que sujet dans la réalité. Un autre donc en partie inconnaissable ou inconnu sur lequel nous agissons et par lequel nous sommes également agis et usés.

Berenstein, à cet égard, nous rappelle que la reconnaissance de la présence de l’autre, comme irréductiblement étranger au soi, avec lequel nous sommes dans une relation aussi bien fantasmatique que réelle, peut être extrêmement créative. En effet, dès lors qu’il est impossible de l’assumer comme nous appartenant ou de le refuser ou de l’expulser, à moins de rompre le lien, si celui-ci, pour paraphraser Berenstein, ne se transforme pas en absent, ou ne disparaît pas comme étranger, exige de nous que nous nous modifions comme sujet. Toutes ces considérations ont comme conséquence le fait que la personne de l’autre, pour l’aspect qui est perçu comme externe au soi et distinct du domaine de nos projections, nous offre un champ d’expérience radicalement différent de l’autre entendu dans le sens subjectif.

 

Un domaine qui nous permet de réfléchir sur ces thèmes est l’observation des situations les plus graves où prédomine l’agir à la place du penser, parler ou représenter, où il existe une sorte de court-circuit de la conscience qui fait que le sujet qui reçoit la projection se sent, en réalité, changé ou induit à des comportements, des vécus ou des émotions et les agit sans s’en apercevoir.

Dans ces situations, selon moi, nous ne devons pas décrire les évènements en termes causaux, autrement dit en ce sens que quelqu’un impose quelque chose à un autre, mais nous devons plutôt faire des descriptions en termes de liens qui unissent ou emprisonnent, selon les cas, les personnes interagissantes.

Le lien, bien qu’étant construit par deux partenaires dans l’interaction, constitue un troisième élément, capable de conditionner et de modifier les deux participants. Il n’y aura donc pas une personne qui parasite l’autre qui est victime, dès lors qu’à un autre niveau, la victime peut devenir, et au vu de mon observation clinique en général est, persécuteur. Le lien possède certaines caractéristiques spécifiques 1) Cette construction partagée n’est pas consciente, à moins qu’elle ne le devienne grâce à un travail d’élaboration. Cette construction s’exprime, et on peut l’observer en action, au travers de comportements, de vécus, de rêves ou de symptômes (Nicolò-Norsa Carratelli) ; 2) elle doit être en mesure, une fois construite, d’influencer les acteurs qui l’ont produite ; 3) d’habitude non apparente, elle devient évidente dans la mesure où elle conditionne la liberté d’expression de l’individu ; 4) Le lien est différent de la relation objectuelle parce qu’il est une construction tierce par rapport aux sujets qui le produisent. La relation objectuelle par contre, même si elle produit dans l’échange « un objet partagé » (Teruel), même si elle est à la base, dans le couple, des projections et des identifications projectives réciproques, est la réactualisation d’une relation d’objet interne qui trouve son origine dans le passé. 5) Le lien, élément nouveau, conjointement construit, extrait de chacun des partenaires des versions différentes du soi qui se ritualisent par rapport à ce lien spécifique. 6) Le lien constitue la toile de fond, le décor sur lequel peuvent ensuite se mouvoir les diverses relations objectuelles, et, en général, il apparaît évident uniquement dans les situations pathologiques. Quand ce lien empêche le développement de la personnalité de chacun, il peut devenir compensatoire de problèmes de l’autre ou du couple lui-même qui, le plus souvent, sont des aspects psychotiques, de grave dépression, ou des problèmes qui relèvent de dynamiques « vie/mort ». 7) Les vécus de contre-transfert, les interactions, les gestes, les sensations, certains aspects présents dans les rêves sont très utiles pour interpréter la qualité et la nature des liens dans le setting de couple et de famille.

De ces fonctionnements qui, je crois, sont ubiquitaires, la folie à deux représente le modèle paradigmatique, même si à l’extrémité du spectre pathologique.

L’hypothèse que nous pouvons avancer en outre est que chaque lien actualise une version particulière du Soi de la personne qui y est liée, en laissant les autres invisibles et silencieux.

Dans certaines pathologies, ces types de liens peuvent expliciter des aspects particulièrement pathologiques des personnes qui y sont impliquées.

Dans une situation donnée, il existe des domaines de partage inconscient entre les membres d’un couple qui parviennent même à instaurer des organisations psychopathologiques transpersonnelles, inséparables de l’apport des personnes qui interagissent. Peut-être, dans d’autres situations et avec d’autres partenaires, cet aspect pathologique qui, dans ses manifestations répondait à des besoins économiques et dynamiques des deux membres du couple, n’aurait-t-il pas fait surface.

Toutefois, cette pathologie particulière partagée peut représenter l’extrême d’un modèle de fonctionnement interpersonnel, peut-être plus généralisable, encore que selon des progressions et des modalités différentes. Il se peut que cette conception des rapports interpersonnels fournisse une explication aux capacités dont chacun est doté de se modifier continuellement en fonction de l’expériences acquise, tout en mettant, chaque fois, en lumière des aspects et des parties de soi dont chacun est porteur intrinsèquement, susceptibles de se développer selon les besoins et les situations.



Notas:  
 
1. A la lumière de ces affirmations, qu’il a réitérées dans d’autres œuvres comme Le perturbant (1919) il discute de l’existence d’une transmission directe de l’inconscient des personnes qui échappe au contrôle et à la prise de conscience et se trouve soumis à des règles encore inconnues.
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2.. Il cite l’exemple d’une jeune fille qui, au collège, reçoit en secret d’un jeune homme qu’elle aime une lettre qui éveille sa jalousie et à laquelle elle réagit par une crise hystérique: « … certaines de ses amies, mises au courant de la chose, contractent la crise par le biais de ce que nous appelons ‘infection psychique’ » (Freud, 1921, p. 295).
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3.. Pour Helen Deutsch (1938) dans la folie à deux il serait transmis au sujet quelque chose qui n’est pas étranger à son Moi : et donc la folie est le résultat de la conjugaison de deux mondes inconscients. Le sujet qui est contaminé, au travers de la suggestion hystérique ou de l’induction schizophrénique, serait mû par la dynamique inconsciente de rapprochement vers l’objet ou de récupération de l’objet perdu.
Dans d’autres articles, on étudie plutôt le phénomène de l’induction chez l’autre.
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4..Je vais commencer par raconter encore une fois la trame d’un film très significatif « Un élève doué » de Brian Singer, d’après un récit de Stephen King.
Dans une petite ville américaine, en 1984, un professeur achève d’expliquer à ses élèves de lycée les thèmes de l’holocauste. Todd est particulièrement intéressé. Il a conduit des recherches ponctuelles. Bien vite, on le voit devant la porte de la maison d’un vieux monsieur. Apparemment, il ne veut que lui parler. Il est curieux. Il sait quelque chose sur lui, sur son histoire passée de officiel nazi. Le garçon semble au début inoffensif, un visage angélique et au vieux monsieur qui lui offre à boire, il demande du lait. Cependant, peu à peu, la toile d’araignée se tisse toujours plus étroitement autour de l’homme. « Je veux seulement vous écouter raconter », dit Todd au vieil homme toujours plus effrayé et celui-ci est contraint de subir le chantage. Il commence alors à raconter la mort des Juifs dans les camps avec différents types de gaz et peu à peu, sans qu’on s’en rende compte, le climat change. Il s’instaure entre les deux personnages une sorte de complicité, de fascination. « Une porte s’était ouverte et on ne pouvait la refermer », dit-on de l’aventure des nazis. Ainsi cette porte ouverte entre le criminel nazi et le jeune adolescent commence à les transformer tous les deux. 
Todd, sous la douche, dans la salle de gym, revoit les visages émaciés des Juifs, il s’isole du groupe et de son meilleur ami, il préserve un climat de clandestinité à ses rencontres avec M. Denver.
On arrive au point culminant quand, un soir, Todd se présente avec un uniforme nazi et oblige M. Denver à le revêtir.
On met ainsi en évidence le rapport sado-masochiste qui, peu à peu, s’est structuré. Cette relation même semble extraire une identité jamais vue chez les deux partenaires jusqu’à cet instant. «Attention mon garçon, tu es en train de jouer avec le feu», lui dit le vieux nazi et en fait, à partir de cet instant jusqu’à la fin du film, on assiste à un crescendo de violence.
La morte du chat dans le four,les menaces reciproques, la manipulationa du psychologue scolaire
«Penses-tu vraiment que je vais me laisser jeter en prison sans t’entraîner avec moi?» dit Denver à Todd qui le menace. Désormais, trop de temps s’est écoulé et trop d’évènements se sont produits. «Chacun des deux savait une chose que l’autre voulait garder sécrète».
Ainsi le vieux lui aussi aménage des preuves qui le protègent contre le garçon. Il écrit un journal dans lequel il raconte que Todd s’était introduit par effraction chez lui et l’avait fait chanter. Il dit à Todd qu’il a loué un coffre-fort où il a déposé son récit. S’il venait à mourir, le manuscrit aurait été remis à la police. Ce fait semble un instant mettre finalement une certaine distance entre les deux personnages. Todd reprend sa vie normale et le vieux aussi. 
Mais désormais le démon s’est réveillé. A la fin, Denver plein d’angoisses paranoïdes se sent menacé par un clochard qu’il finit par essayer d’assassiner.
Le vieil homme implique Todd dans le meurtre et Todd finit par tuer le clochard.
Hospitalisé pour un infarctus, Denver, sauvé par Todd, lui demande «Quels sont les sensations que tu as éprouvées?», en se référant au meurtre accompli et à la dissimulation du cadavre. Mais le jeune homme ne répond pas.
Le film finit sur la découverte fortuite du nazi par la police. Denver se suicide et Todd reprend sa vie perverse et criminelle tout en menaçant le psycholoque qui aurait voulu révéler la vérité à ses parents.
Ce film me semble extraordinaire dans sa capacité de révéler l’organisation lente et sournoise d’une pathologie partagée par les deux héros. 
Certes, le vieux nazi, pour aussi vieux et inoffensif qu’il pouvait apparaître, réveille très facilement son fonctionnement passé. L’adolescent ne semble pas avoir été affecté de troubles précédents: parents affectueux, une vie apparemment normale, à part la curiosité, la mégalomanie, le désir d’expérimenter, la tendance à l’agir qui est propre à l’adolescence.
Mais la fascination de la destructivité et du sadisme rapidement s’empare de la scène. Les aspects sadiques, destructifs et paranoïdes sont mis en évidence chez l’adolescent également qui reste emprisonné dans ses propres projections, agies et externalisées. Le lien instauré par tous deux les emprisonnent dans un chantage réciproque et extrait des aspects de la personnalité qui seraient restés, sinon, intégrés, voire élaborés ou contrôlés. 

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